La SAPE de Brazza à Paris

La Société des ambianceurs et des personnes élégantes aka la SAPE a envahi la capitale, mais sans aucune substance. L’occasion pour moi de parler d’un second article sur la mode africaine après celui sur le wax.

 

La sape, un art populaire

‘ On casse ta porte, c’est la Gestapo
Je vais t’retouver me dit Columbo
Ça veut vendre des tonnes à la Gustavo
Un café sans sucre, j’en ai plein sur l’dos
Hé ouais ma puce, la thune rend beau
Ça va faire 6 ans qu’on met des combos
Je manie les mélos, Warani, Warano
Tu te demandes si c’est pas un complot ‘

Vous reconnaissez ? Ces paroles totalement décousues dont le sens est dur à saisir. À leur lecture, ressentez-vous le rythme qui les anime ? Est-ce que les sonorités africaines commencent à vous happer ? Fin du suspense, avec le refrain :

‘ Sapés comme jamais (jamais)
Sapés comme jamais (jamais)
Sapés comme jamais (jamais)
Sapés comme jamais
Loulou » et “Boutin (bando)
Loulou” et “Boutin (‘Boutin na ‘Boutin)
Coco na Chanel (Coco)
Coco na Chanel (Coco Chanel)’

À présent, je suis certaine que vous visualisez dans votre esprit avec moult détails ces hommes noirs ‘sur leur 31’ dansants et chantants tout autour de Maître Gims sur ce titre au combien entêtant. Voici l’archétype de la musique au rythme répétitif qu’on garde bien en tête une fois qu’elle s’y est logée. Ne me remerciez pas… il fallait que je vous mette dans l’ambiance pour la lecture de cet article qui va vous plonger au cœur du monde de la sape. Monde que Monsieur Maître Gims a propulsé au top du hit-parade français alors qu’il voulait rendre hommage à son père sapeur.

Avec son tube, cet artiste de nationalité congolaise a même supplanté Johnny Hallyday lors des 31ème Victoires de la Musique. Quel comble en plein milieu des polémiques sur l’identité nationale, l’immigration choisie et sur l’accueil des réfugiés. Enfin bref, je m’égare, revenons à notre sujet : la sape.

 

La sape, un simple divertissement ?

Copyright Francesco Giusti

Pour tout vous dire, j’ai perçu comme une sorte de dénaturation culturelle le succès dingue de ‘Sapés comme jamais’ sur toutes les pistes de danse de France et de Navarre. Parce que la plupart des gens qui se trémoussaient sur cette chanson étaient totalement ignorants de ce qu’est la SAPE. Ils ne savaient pas ce qu’est cette communauté de gentlemen vêtus de costumes de luxes colorés suivant Maître Gims à chacune de ses prestations. Seuls quelques initiés d’origine africaine le comprenaient. Et au lieu de se servir de sa notoriété pour raconter leur histoire, le chanteur à succès prenait plaisir à se maintenir dans ce travestissement. De ce fait, la chanson reste pour la plupart un air festif qui relate les aventures de jeunes gens qui se parent de leurs plus beaux atouts pour faire la fête.

Malheureusement, cet hommage de Maître Gims est une occasion manquée d’aller un peu plus loin. Quel dommage qu’il n’ait pas profité de son triomphe pour redonner de la substance à ce mouvement culturel plutôt que de le réduire avec son titre à un banal divertissement !

Avec des images véhiculées dans des clips tels que ‘Sapés comme jamais’, il n’y a plus que la superficialité de la pratique qui apparaît. L’art de vivre auquel s’astreignent les sapeurs n’est pas abordé. On ne voit qu’une bande de frimeurs africains qui dépensent tout leur argent dans des marques européennes alors que leur pays et leur famille sont à l’agonie. Ce courant culturel se retrouve folklorisé, vidé de son sens. On en comprend plus le sens et les artistes sapeurs sont ridiculisés. De la sape, on ne retient plus qu’une idée de pure vanité dommageable au vu du contexte socio-économique des deux Congo.

Et pourtant la genèse de ce mouvement de dandys congolais qui créèrent la sape est si passionnante.

 

La sape : plus de sens qu’il n’y paraît

copyright Tariq Zaidi

L’origine de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes remonte a plus d’un siècle et se lie intimement avec l’histoire coloniale du Congo et de la RDC. Derrière son apparente futilité se cachent un art de vivre et un acte d’affirmation de soi dans un contexte postcolonial. Elle prend ses sources dans les années 20 à Brazzaville alors que ceux qui adoptaient les atours du colon étaient valorisés. Puis le mouvement a été relancé à Kinshasa dans les années 70. Il fallait dès lors résister aux injonctions de Mobutu d’abandonner les costumes occidentaux (abacost) au profit des parures traditionnelles.

Comme on peut le voir, au cours de l’histoire de la RDC et du Congo, la Sape a permis aux dandys africains de se soustraire aux demandes de soumission et d’invisibilisation émises par les puissants. Car avec ses vêtements, le sapeur fait un pied de nez au principe que l’immigré, le pauvre, le colonisé devraient, longer les murs. Malgré la dureté de ses conditions de vie, il affirme sa fierté et sa joie de vivre.

Yves Sambu relate l’idéologie du sapeur pour le magazine Society : ‘Leur apparence et leur attitude sont seulement une manière d’exister et d’affirmer leur dignité. Le sapeur ne traverse pas l’avenue quand les voitures sont arrêtées au feu rouge. Pour se faire remarquer, il attend que le feu passe au vert. Parce qu’il est bien habillé, il ne se bat pas. La religion Kitendi a développé une spiritualité qui a fini par poétiser la ville.’

Ainsi, les sapeurs affirment leur idéal au travers de l’art de se vêtir élégamment. Car la Sape est l’expression d’un courant culturel riche de préceptes et des codes. Pour illustrer mon propos, voici les 10 commandements édictés par Ben Mukasha :

  1. The sapeur Lamame takes a ride in a taxi to the outskirts of Brazzaville. In this occasion he is dressed on a tail coat and covers his right eye with a black patch.

    Tu saperas sur terre avec les humains et au ciel avec ton Dieu créateur.

  2. Tu materas les ngayas (non connaisseurs), les nbéndés (ignorants), les tindongos (les parleurs sans but) sur terre, sous terre, en mer et dans les cieux.

  3. Tu honoreras la sapelogie en tout lieu.

  4. Les voies de la sapelogie sont impénétrables à tout sapelogue ne connaissant pas la règle de trois, la trilogie des couleurs achevées et inachevées.

  5. Tu ne cèderas pas.

  6. Tu adopteras une hygiène vestimentaire et corporelle très rigoureuse.

  7. Tu ne seras ni tribaliste, ni nationaliste, ni raciste, ni discriminatoire.

  8. Tu ne seras pas violent, ni insolent.

  9. Tu obéiras aux préceptes de civilité des sapelogues et au respect des anciens.

  10. De par ta prière et tes 10 commandements, toi sapelogue, tu coloniseras les peuples sapephobes.

 

Pour plonger davantage dans l’histoire et l’esprit de la Sape, je vous conseille :

 

La sape aujourd’hui en images

Et pour finir, rions avec Dycosh :

 

 

Cet article a 4 commentaires

  1. malyloup

    Très instructif comme toujours! Merci Sandra!

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